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« Il ne peut pas y avoir de sûreté/sécurité sans collaboration avec les services de secours et acteurs de la sécurité au sens large »

Depuis 150 ans, les navires sortis des cales du chantier STX de Saint-Nazaire sillonnent les mers du globe, écrivant les plus belles pages de l’aventure industrielle de la construction navale. Un site unique qui nécessite une sécurité de tous les instants. Entretien avec l’homme de l’art, Eric Lhotellier, responsable Service Sûreté.

Publié le 10 avril 2015

Le dernier grand chantier naval civil français STX France SA à St Nazaire (ex Chantiers de l’Atlantique) est le berceau des plus grands et prestigieux paquebots du monde. Que ressent-on lorsque l’on doit organiser la sûreté et sécurité incendie d’un tel site ?

De manière spontanée je dirais de la passion et de la fierté mais avant tout un engagement permanent pour que la prévention l’emporte sur la gestion de crise en cas d’évènement. L’organisation doit nous permettre de prévenir du risque incendie et malveillant. C’est notre objectif et lorsque nous avons échoué l’organisation doit nous permettre d’en limiter au plus vite les conséquences.

Le site est naturellement ouvert sur la mer. Quelles en sont les conséquences sur votre approche sécuritaire ?

Chaque site a une spécificité. Nous avons la chance d’être au bord de la mer ; il nous appartient d’en évaluer les risques et d’apporter les mesures de surveillance, de sensibilisation, d’intervention, d’entrainement… qui permettront de réduire les points de vulnérabilité. Je ne développerai pas – pour des raisons de confidentialité – les mesures que nous avons déployées pour cela. Toutefois nous utilisons l’ensemble des moyens humains et matériels qui peuvent exister avec une volonté de toujours nous améliorer, réagir aux aléas et nous adapter à l’état de la menace. Ainsi nous prenons en compte le risque lié à la proximité maritime mais également lorsque les navires en construction partent aux essais en mer.

Quelles sont les exigences et les contraintes spécifiques en matière de sécurité ? Quels sont les principaux risques auxquels les chantiers sont exposés ?

Dans les risques principaux apparaissent, le risque incendie, d’explosion par l’utilisation de gaz, d’intoxication par le gaz dans les zones confinées, de chute de hauteur, de circulation et d‘actes malveillants. En bref un panel de risques importants et variés. Nous ne sommes toutefois pas dans la même configuration qu’un site SEVESO.
Le risque incendie est un risque majeur dans notre entreprise qu’il soit d’origine accidentel et là nous parlons de sécurité ou qu’il soit d’origine volontaire et là nous parlons de Sûreté. En effet, les travaux par points chauds (TPPC), extrêmement nombreux et importants mais indispensables pour la construction des navires nécessitent la plus grande vigilance et une stricte application des règles de prévention. L’implication de tous et à tous les niveaux est nécessaire jusqu’au départ du navire.
Nous avons à ce titre de nombreux échanges avec le cabinet d’expertise SOFIMAR, mandaté par notre assureur. Les visites de prévention incendie qui sont réalisées à cette occasion nous permettent de nous améliorer et parfois de nous alerter sur des points que nous ne voyons plus.
La durée moyenne de construction d’un navire de croisière de taille moyenne est de l’ordre de 18 mois, cela nécessite donc une organisation importante qui prend en compte pour notre part la présence au quotidien sur ces navires d’environ 1500 personnes. Nous devons être prêts à gérer les situations d’urgence et l’évacuation de ces personnels en cas d’évènement majeur.
Au quotidien, nous avons sur site 5000 à 6000 personnes. Ces effectifs peuvent monter jusqu’à 10 000, selon notre plan de charge.
Pour ce qui est du risque sûreté, nous sommes confrontés à l’ensemble des risques que peuvent connaître les entreprises de pointe. Cela va du vol à la dégradation mais aussi au risque de pillage de notre savoir-faire ou de nos innovations. L’espionnage et l’intelligence économique sont des facteurs de risque que nous prenons en compte. Bien entendu, nous n’échappons pas au risque de cyberattaque, je pense que nous n’en sommes qu’au début.

Quelles sont vos priorités en matière de sécurité ?

La sécurité des personnes est notre priorité. Comme déjà évoqué c’est avant tout la prévention qui nous préoccupe, c’est un combat de tous les jours.

Êtes-vous confronté à des « pics » de vigilance, de risques ? Quels sont-ils ? Comment faites-vous face ?

D’un point de vue incendie, le risque évolue au fur et à mesure de la construction des navires et nous adaptons ainsi notre organisation. Dans les premières phases de construction des navires les TPPC (Travaux Par Points Chauds) sont nombreux mais le risque est moindre puisque nous sommes en phase tôlerie. La valeur « marchande » du navire est relativement moindre et les conséquences d’un incendie, limitées. En revanche, au cours de la construction l’embarquement d’équipement à forte valeur, l’augmentation de la charge calorifique par l’embarquement des cabines et des mobiliers font augmenter le risque de propagation du feu mais également les conséquences d’un évènement majeur. Ses conséquences deviennent capitales pour l’entreprise et pour nos clients armateurs.
D’un point de vue sûreté, le risque évolue également, il dépend en particulier de l’état de la menace. Cette menace dépend autant du type de navire que nous construisons que de la situation géopolitique que du simple acte malveillant.
Nous ne sommes pas les seuls à faire de la sûreté/sécurité, c’est avant tout une volonté politique d’entreprise qui y met beaucoup d’énergie et de moyens. Elle intègre l’ensemble de l’entreprise, du directeur à l’apprenti, mais également par l’adhésion de nos partenaires co-réalisateurs.

Comment est organisé votre service de sécurité ?

Il existe un service sûreté/sécurité incendie interne à notre entreprise qui a pour mission d’évaluer en permanence les risques sûreté/sécurité incendie, de s’assurer de la prévention, de conseiller et de coordonner les moyens humains et matériels. Le service sûreté/sécurité est constitué d’une équipe qui bénéficie d’une forte expérience dans ces domaines. Ils ont la charge aussi de piloter un prestataire sûreté/sécurité.
Nous faisons confiance à MD Sécurité et Intégral Sécurity Province depuis plus de dix ans pour la protection des biens et des personnes sur le site de St Nazaire et à bord des navires. Dans les principales missions, nous leur demandons d’assurer le contrôle et la gestion des accès, la surveillance du site et des navires, l’intervention, la mise en œuvre des moyens incendie, l’exploitation de la vidéosurveillance mais également la détection d’anomalies. C’est à mon sens la mission essentielle en terme de prévention, nous attendons de notre prestataire qu’il soit capable « d’ouvrir les yeux » de détecter toute situation anormale et d’alerter. Les effectifs actuels de notre prestataire sont d’environ 100 personnes. Ils évoluent en fonction de la charge de travail en particulier du nombre de navires que nous avons en construction. Notre prestataire avait en 2003 un effectif de plus de 200 personnes. Le volet économique n’est pas écarté, nous privilégions la qualité à la quantité. Cela veut dire une meilleure formation voir un accompagnement et de la formation spécifique des agents de surveillance par l’entreprise de sécurité, c’est un point sur lequel nous insistons. Un navire en construction n’est pas un « simple » IGH (Immeuble de Grande Hauteur) en cours d’exploitation ; les risques sont bien plus importants et le rôle des agents de surveillance est essentiel. Un navire de croisière c’est à la fois un immeuble flottant mais également une usine électrique capable de fournir l’énergie nécessaire d’une ville comme St Nazaire
Les aléas des métiers de la sécurité font que notre prestataire doit faire preuve de flexibilité et ainsi adapter ses effectifs aux contraintes du moment. C’est un des critères importants que nous prenons en compte dans le choix de notre prestataire. Nous mesurons au quotidien la difficulté entre nos exigences et la gestion des impondérables facteurs humains (maladies, délais de prévenance…).

Quels sont les dispositifs que vous avez privilégiés ?

Il n’y a pas de dispositif privilégié ; chaque moyen a son importance. Nous utilisons de la vidéosurveillance pour aider à la détection et à la surveillance. Pour autant, nous devons avoir derrière les écrans des personnels performants que nous appelons parfois dans notre jargon des « chasseurs ». Bien entendu, nous avons aussi des moyens de détection anti-intrusion selon la sensibilité des locaux ou matériels à protéger.
La technique nous a apporté beaucoup puisque techniquement plus performante qu’un homme. En revanche elle ne remplace pas totalement l’humain qui conserve sa faculté de réflexion. Il faut bien évidemment prendre en compte aussi le facteur panne des moyens techniques et là nous comptons sur les personnes. Ne mettons pas tous nos œufs dans le même panier et évoluons en fonction du besoin
Les personnes sont quant à elles vulnérables. La fiabilité, la probité, la loyauté, le professionnalisme, etc. des agents est indispensable. C’est une préoccupation et j’espère que les évolutions règlementaires, mesures mises en œuvre avec le code de déontologie et actions de contrôle du CNAPS permettront d’évoluer dans ce sens.

Quelles sont les technologies que vous avez choisies ?

Le site est entièrement clos et dispose d’un contrôle d’accès permanent. Nous disposons de tourniquets unipersonnels sur l’ensemble de la périphérie du site (100 hectares). Nous avons mis en place des procédures d’accès qui nous permettent d’assurer un contrôle documentaire de l’entreprise et des intervenants. Ces derniers détiennent un badge nominatif avec photo qui nous permet de gérer leur autorisation d’accès et traçabilité. Le même dispositif existe pour les véhicules avec quelques particularités. En autre, nous limitons au strict minimum les accès des véhicules pour des raisons de sécurité. Pour cela, nous avons des parkings extérieurs à disposition des intervenants.
Je ne vous indiquerai pas le nombre de caméras dont nous disposons mais je peux vous dire que nous couvrons l’ensemble du site.

Avez-vous également établi une collaboration avec les forces de l’ordre public ?

Il ne peut pas y avoir de sûreté/sécurité sans collaboration avec les services de secours et acteurs de la sécurité au sens large. La complexité de notre site, la diversité des intervenants, les risques inhérents à notre entreprise et à nos métiers nécessitent que nous puissions guider les secours extérieurs y compris les forces de l’ordre pour les besoins d’interpellation.
Cette collaboration nous permet de renforcer notre efficacité, c’est indispensable pour nous permettre de répondre aux situations d’urgence et prévenir de la malveillance
Nous sommes à l’interface entre l’entreprise et les services d’état, nous essayons d’être les facilitateurs dans le respect de la loi, bien entendu.

Quels sont les challenges qui vous attendent en 2015 ?

Nous devons mener à bien la construction du plus grand et gros navire de croisière au monde, l’Oasis, pour notre armateur RCCL. C’est donc un challenge de taille pour 2015/2016.

Sans parti pris et sans concession, Sécurité Privée est un magazine professionnel destiné aux acteurs de la sécurité, qu’ils soient clients ou prestataires, conseils ou conseillés, qu’ils exercent leur activité dans le secteur public ou le secteur privé.

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