Alors que la coproduction de sécurité entre acteurs publics et acteurs privés devient chaque jour plus concrète et plus visible, le ministre de l’Intérieur revient sur les principaux enjeux auxquels sont confrontés les professionnels des deux secteurs. Des enjeux dont le seul objectif est de garantir la sécurité globale de l’ensemble des citoyens. Entretien exclusif.
Sécurité Privée. Vous avez été nommé ministre de l’Intérieur en juin dernier. De nombreux chantiers vous attendent. Quelles sont vos priorités ?
Brice Hortefeux. Le ministère de l’Intérieur est, également, celui de l’outre-mer et des collectivités territoriales, c’est dire que le champ d’action est étendu et les défis nombreux. J’ai essentiellement deux grands pôles d’intervention : administrer le territoire et garantir la sécurité des citoyens et des biens.
Dans ce périmètre, je veux conduire à leur terme plusieurs grands chantiers :
celui de la réforme des collectivités territoriales qui vise à clarifier et à simplifier l’organisation administrative et territoriale de la France,
celui de la réflexion menée en profondeur sur le modèle de développement de l’outre-mer français qui contribue à bâtir une nouvelle relation entre la métropole et les territoires ultra-marins,
et celui de la lutte contre la délinquance ; la sécurité est un droit qu’il faut assurer partout et, pour moi, c’est un devoir de le garantir à tous.
Assurer la sécurité des français, c’est aussi les protéger contre certains fléaux. Le ministère de l’Intérieur a été, ainsi, chargé, par le Président de la République, du pilotage de la coordination interministérielle du dispositif de lutte contre la « pandémie grippale ».
Sécurité Privée. Concernant plus particulièrement le champ de la sécurité, quels sont selon vous les enjeux des trois années à venir ? Concrètement, quelles actions allez-vous mettre en place pour y répondre ?
Brice Hortefeux. Trois facteurs, aisément identifiables, pèsent sur les cadres d’action habituels des services de police et de gendarmerie. Il s’agit d’abord, avec la mondialisation, de l’avènement d’une société de flux, à la fois plus complexe et vieillissante ; il s’agit, ensuite, de la croissance exponentielle de la demande de sécurité, due notamment à l’apparition de nouvelles vulnérabilités et au plus grand besoin d’État. Enfin, c’est le fait que l’action de l’État soit aujourd’hui plus contrainte et qu’il ne peut donc plus répondre, par ses seuls moyens, à la totalité d’une demande toujours plus forte.
Pour faire face à ces évolutions, il faut d’abord les comprendre pour mieux anticiper leurs effets et mettre en œuvre une réorganisation de l’architecture générale de la sécurité sur la base d’une répartition claire des tâches et des responsabilités entre les différents acteurs, qu’ils soient publics ou privés. C’est ainsi que vient d’être créée la police d’agglomération parisienne qui place, sous commandement unique, les services de police de Paris et des trois départements de la petite couronne. Nous allons poursuivre cette adaptation de notre organisation aux bassins de délinquance qui constituent le cadre géographique privilégié de notre action. En matière de lutte contre la délinquance, l’action est engagée sur des objectifs clairs : la drogue et tous les trafics qu’elle génère, les bandes, les violences, les cambriolages. Nous avons modernisé nos modes d’intervention, en agissant de façon transversale et interministérielle. Je viens, ainsi, de signer un protocole avec M. Woerth, le ministre du budget, pour associer des agents des impôts à la lutte contre l’économie souterraine dans certains quartiers.
Sécurité Privée. Les acteurs privés occupent une place grandissante aux côtés des forces de l’ordre afin de garantir la sécurité des citoyens. Que pensez-vous de cette coproduction ? Quelles sont vos attentes à l’égard des entreprises de sécurité privée ? Le développement de cette coproduction pourrait-il conduire à la création d’une direction ad hoc au sein du ministère de l’Intérieur.
Brice Hortefeux. Comme je le disais, police et gendarmerie ne sont pas les seuls acteurs à intervenir dans le champ de la sécurité qui intéresse chacun d’entre nous, même si l’État est tenu à une obligation forte en la matière. La prévention situationnelle, destinée à durcir les cibles potentielles par des aménagements techniques ou pratiques, est une illustration de ce que la sécurité ne relève plus de la seule compétence des services de l’État. Les assureurs, les constructeurs automobiles, les promoteurs immobiliers ont intégré la dimension sécurité dans leurs activités respectives. Les élus ont également investi ce champ. Les polices municipales y ont bien sûr leur place, tout comme les entreprises de sécurité privée.
Si Police et Gendarmerie doivent se recentrer sur leur cœur de métier, la sécurité est un domaine où certaines compétences peuvent être aisément partagées, à condition que cette répartition des tâches se fasse dans la transparence et en parfaite complémentarité entre des acteurs clairement identifiés. J’attends donc des entreprises privées qu’elles soient des partenaires à part entière, des partenaires loyaux, professionnels et animés d’une véritable éthique. Je suis favorable à toute mesure de nature à renforcer le professionnalisme des personnels des entreprises de sécurité privée, qu’il s’agisse de la délivrance des agréments, de la mise en œuvre, indispensable de la carte professionnelle, de la formation, voire de l’organisation du contrôle auquel doivent se soumettre tous ceux, organismes ou individus, qui exercent un pouvoir de contrôle et/ou de contrainte. Toutes ces démarches seront facilitées par le positionnement du ministère de l’Intérieur au centre de l’architecture globale de sécurité.
Sécurité Privée. Prolongeant la question précédente, quel pourrait être demain le visage de la sécurité en France ?
Brice Hortefeux. Nous nous orientons vers une approche plus globale de la sécurité et cette sécurité globale, c’est la capacité à assurer à notre collectivité un niveau suffisant de prévention et de protection contre les risques et les menaces de toute nature, d’où qu’ils viennent. L’enjeu est bien d’assurer la sécurité partout et pour tous.
Si face à cet enjeu, j’entends tirer tout le parti du rapprochement police-gendarmerie, je suis également convaincu que la contribution des autres acteurs, à commencer par celle de la sécurité privée, est non seulement nécessaire, mais indispensable si nous voulons relever les défis et répondre aux besoins. Je souhaite donc que nous puissions, dans le respect des missions des uns et des autres, travailler à une coopération et à un partenariat aussi efficace que possible pour une meilleure sécurité de nos concitoyens.
Sécurité Privée. Pensez-vous qu’à l’instar des forces publiques, la création d’une sécurité privée européenne puisse se faire jour ?
Brice Hortefeux. Tout d’abord, le concept de sécurité globale, vers lequel nous nous acheminons, dépasse le clivage traditionnel entre sécurité intérieure et sécurité extérieure. Cela signifie que nous devons aussi intégrer dans nos stratégies les risques et menaces pesant directement sur nous depuis l’extérieur de notre territoire, tout comme nous devons anticiper les conséquences, au plan de la sécurité intérieure, d’évènements ou d’incidents survenus à l’étranger, sans être nécessairement dirigés contre nous. La sécurité privée couvre de nombreux segments (sécurité incendie, gardiennage, équipements de protection individuelle, protection rapprochée, téléassistance, enquêtes privées, lutte contre la démarque, intervention sur alarme…). La création d’une « sécurité privée européenne » peut se concevoir, dès lors qu’elle correspond à des domaines d’activité clairement circonscrits et réglementés ; elle ne pourrait, en effet, s’exonérer d’un certain nombre d’exigences morales, professionnelles et financières correspondant à des standards européens. Elle résulterait, en tout cas, d’une logique économique qui n’est pas celle des services de l’État.


