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Enjeux et stratégie

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Renseignement, sécurité nationale et temps long !

Les attentats que nous venons de vivre interrogent l’univers du renseignement. Faut-il pour autant parler de failles ? Je ne crois pas que le mot soit approprié. On peut sans doute estimer que la coordination ou le partage de l’information entre les Services (DGSI et DGSE en particulier) sont perfectibles, ou que la consolidation du renseignement intérieur suite à la fusion de la DST et des RG n’est pas encore achevée. Il faut le secours du temps pour que s’opère le changement culturel profond qu’implique cette fusion. Bien sûr, plus de moyens aideraient également les fonctionnaires du renseignement à accroître leurs performances (qu’il importe d’abord de reconnaître avec force). Mais on ne répond pas ainsi à toutes les questions qui se posent. En partenariat avec Defi

Publié le 10 avril 2015

Par Rémy Pautrat, Préfet de région honoraire, conseiller du président de la CEIS, ancien directeur de la surveillance du territoire, ancien président de l’IERSE

On a souligné à juste titre que les frères Kouachi avaient fait l’objet d’une surveillance, ensuite abandonnée. On en tire cependant une mauvaise conclusion : celle de l’erreur d’appréciation des Services. Il me semble plus juste de souligner la très grande difficulté de sélectionner parmi les menaces celles qui présentent le plus de risques de s’actualiser. Comment savoir cibler à coup sûr les individus les plus dangereux quand on doit faire face à de nombreux radicaux aux discours plus haineux les uns que les autres ? Si aucun élément matériel ne vient appuyer la suspicion, comment aller plus loin en l’état actuel du droit ?

Le vrai problème s’enracine dans le fait que le terrorisme islamiste grandit lentement et de manière discrète au cœur d’une population musulmane qui voit se côtoyer des croyants paisibles (l’immense majorité), et des éléments radicaux (une minorité mais regroupant toutefois quelques milliers d’individus) que nous n’arrivons encore guère à empêcher de nuire. Ce terreau favorable au fondamentalisme est le véritable problème du renseignement. De ce point de vue, le rôle des imams constitue ainsi un enjeu crucial de la lutte anti-terroriste. L’Internet compose aussi à l’évidence un autre sujet décisif : la radicalisation par la cybersphère, et les phénomènes connexes (apologie du terrorisme, création de communautés virtuelles, circulation d’informations techniques et préparation des attentats par un travail de repérage sur le Web, etc.) déstabilisent les logiques traditionnelles du renseignement. Par ailleurs, cela relativise grandement la notion de loup solitaire.

Anticipation et connaissance des milieux radicaux composent le cœur de nos difficultés, comme le précisait encore Alain Bauer récemment. C’est pour cette raison qu’il faut associer étroitement les praticiens du renseignement (les services spécialisés) à des experts et des universitaires : nous devons comprendre la mécanique de la radicalisation dans les esprits (qu’elle opère sur le Net, en prison, ou dans des lieux de prière clandestins) puis prendre le temps d’analyser les données que produit le travail de terrain des forces de l’ordre et des acteurs sociaux.

Les filières djihadistes nourrissant le conflit en Syrie sont un sujet certes capital, mais il ne faut pas oublier que ce sont des jeunes français se radicalisant sur le sol national qui passent à l’acte. Les réseaux domestiques s’inspirent certes d’Al Qaida ou de Daesh, comme l’on se réclame d’une marque, mais ils trouvent ici les moyens et les motivations du terrorisme.

Ce diagnostic engage par conséquent à élargir les perspectives des commentaires habituels et des analyses classiques sur le renseignement. Il faut aller beaucoup plus loin. Ce qui pourrait fonder à mon sens le programme d’action suivant :

  • un cadre légal rigoureux mais souple et efficace (permettant de fixer des limites précises aux mesures intrusives et à l’action clandestine tout en garantissant leur usage nécessaire). Le projet de loi actuellement porté par Jean-Jacques Urvoas, ainsi que le rapport fondamental qu’il a conduit (celui de la délégation parlementaire au renseignement), sont l’occasion de réaliser cet objectif.
  • une dynamique de formation permanente et de recherche académique. Le renseignement est un métier. Formation de spécialistes et sensibilisation d’un nombre substantiel de responsables publics et privés vont de pair. À cet égard, on pourrait imaginer le lancement d’un grand programme de réflexion et de formation dont l’Académie du renseignement, le CSFRS, l’INHESJ et l’IHEDN seraient les piliers.
  • l’inscription dans le continuum sources ouvertes/sources fermées et l’accent mis sur le temps long, c’est-à-dire l’anticipation et le décryptage, l’intelligence globale des situations. Le renseignement fait partie de la société de la connaissance. Il doit être mis en perspective avec le reste des données publiques et privées, et inscrit dans la pensée qui entend contextualiser dans la durée et la transdisciplinarité.
  • incarner ce souci du temps long, de la coordination et de la transversalité des menaces (comme de l’analyse nécessaire pour y répondre), dans un conseiller à la sécurité nationale placé auprès du Président de la République, appelé à devenir un personnage clef pour garantir l’effort d’intelligence, de continuité, de stratégie et d’anticipation.

Les événements dramatiques que nous venons de vivre ont fait de la France en une semaine la « capitale du monde » pour quelques heures. Faisons en sorte qu’elle devienne le centre de la riposte morale et intellectuelle à la barbarie dont le renseignement constituera, si nous le voulons, une des toutes premières forces de résistance au service de la Liberté.

ARTICLE EXTRAIT DE DÉFIS N°4 / MONDIALISATION ET RICHESSES DES NATIONS. LE PATRIMOINE ÉCONOMIQUE : AVENIR DU LIBÉRALISME

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